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Michel Lévy-Provençal: «C'est peut-être le moment de rêver»

Comment vous est venue l’idée d’importer en France les TED X, ce format de conférences à l’américaine basées sur des mini-keynotes?

Michel Lévy-Provençal. Un été, je suis tombé sur des vidéos des conférences TED X [pour Technology, Entertainment, Design]. J’organisais déjà des «barcamps» [rencontres participatives] à La Cantine, à Paris. Je me suis rapproché des fondateurs de TED X pour utiliser leur licence en France. Créées dans les années 1980, reprises en 2002 par Chris Anderson, ex-rédacteur en chef de Wired, elles se caractérisent par des «keynotes» à l’américaine, qui doivent tenir en une dizaine de minutes. L'objectif est de révéler des personnalités émergentes. De mon côté, c’est un projet tenu par une fondation à but non lucratif, pour diffuser des idées, avec des valeurs d’optimisme, d’énergie.


Quelles sont vos méthodes de travail pour repérer les tendances naissantes, et les personnalités que vous faites intervenir?

M.L.-P. J’ai un rituel: je passe en moyenne deux heures le matin à balayer ma veille d’actualité, naguère sur les agrégateurs (tel Feedly), et j’utilise beaucoup Facebook. Je couple cela avec un système de bloc-notes, l’application mobile Evernote: elle me permet de tagger des articles grâce à un petit module sur mon navigateur, et de les stocker dans un carnet virtuel. Ce système me permet de conserver des traces, de synthétiser cette veille en connaissances. Une fois par mois, j'achète la presse. Et je suis beaucoup de conférences, dont les TED X américaines, qui sont inspirantes.

 
Quelles tendances de demain sont à suivre selon vous?

M.L.-P. D’abord, la transformation du champ politique, avec l'action politique reprise en main par les citoyens: la démocratie fluide. L’idée, c’est que qu'on vit dans un monde où l’on vote une fois par an, mais on peut voter tous les jours à 10 megabits par jour en «likant», ou même en signant virtuellement une pétition sur Change.org, qui est un des moyens de transformer la prise en main du champ politique par le citoyen. Cela montre le désintérêt de ce dernier pour la chose politique. La notion d'expérimentation démocratique qu'évoque Cynthia Fleury [invitée au Ted X Paris en 2013] me semble intéressante à ce titre.

La seconde «révolution silencieuse» réside dans le développement personnel. Après les faux liens entre les gens qui passent par la machine, les réseaux sociaux, il y a une tendance à la déconnexion, ce que décrit Guy Birenbaum dans son livre Vous m’avez manqué (éd. Les Arènes). On voit poindre un besoin de retour à la nature, des groupes conservateurs préconisent un retour à la vie pure, des «survivalistes» qui se préparent à une hypothétique catastrophe locale ou globale dans le futur, et des mouvements anti-technologies, qui refusent la technologie et le numérique. L’idée, c’est d’imaginer le monde de demain, c'est peut-être le moment de rêver, de se déconnecter du monde réel et de réinventer un monde dans lequel on évolue.

 
D'autres pistes?

M.L.-P. On peut lier cela à un autre sujet émergent, le transhumanisme [mouvement qui prône l’usage des technologies pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains]. Je suis allé à des séminaires de la Singularity University, à Mountain View. Elle a été créée en 2008 par Peter Diamandis, créateur de la fondation X Prize, qui a une vision du monde hyperoptimiste. Il considère qu'on rentre dans un monde d'abondance porté par les technologies.
Cela nous fait changer de paradigme quant aux énergies: on vit dans un monde de rareté, nos ressources sont limitées, polluantes, et détruisent le monde dans lequel on vit. Si on trouve une ressource abondante, propre, renouvelable, on sera dans la pyramide de Maslow [une classification hiérarchique des besoins humains, qui va des besoins physiologiques, liés à la survie, au besoin de s’accomplir], on a une solution. Certes, c’est une vision messianique, presque religieuse de la chose, mais basée sur une vision scientifique et technologique du monde. Même si l’innovation va s’accélérer avec des effets pervers, comme des pertes d'emplois dues à l'intelligence artificielle et la robotique, attendues entre 2020 et 2030.

 

Quelles start-up ou services vous ont bluffé dernièrement?

M.L.-P. Il y a cette start-up, CRISPR Therapeutics, coinventée par une Française, Emmanuelle Charpentier. C’est une boîte à outils qui permet de modifier l'échelle d'ADN dans une cellule vivante. C’est en quelque sorte l'imprimante du XXIe siècle, qui permet d'aller dans le vivant, de le corriger. On voit l’intérêt pour la médecine régénérative. Dans dix ans, on aura sans doute un séquençage quotidien de ses fluides corporels. Pourra-t-on s'augmenter de briques vivantes, d'éléments vivants?
J’ai aussi repéré Hugo Mercier et Quentin Soulet, implantés dans la Silicon Valley, et qui présenteront à Chambord leur projet, Dreem. Ils fabriquent un casque qui permet de calculer son activité cérébrale la nuit, et d’injecter du son dans les oreilles calé sur cette activité cérébrale, pour améliorer le sommeil. Aux conférences de la Singularity University, il y avait une vision prospective autour des nanotechnologies, d'une nanofactory, une usine à construire la réalité, atome par atome, et même de l’idée de fabriquer des globules rouges augmentés. En novembre 2014, j’ai vu le speaker Raymond McCauley, qui parlait d’un espace de biohacking à San Francisco, où des jeunes hackers avaient réussi à fabriquer avec des bactéries du lait de lamantin (un mammifère marin), du lait maternel et du fromage de lait maternel! Cela donne à réfléchir, après la viande artificielle imprimable... Un jour, on risque de pouvoir diffuser un virus biologique à partir d'un laboratoire de biohacking.

Propos recueillis par Capucine Cousin

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